Un rapport de la Commission Education et Culture : « Enseignant au 21ème siècle »

 

Ce document rend compte de témoignages oraux et écrits, donnés par 200 enseignants européens sur leurs démarches pédagogiques, leurs relations avec les élèves, les parents, la hiérarchie, leurs réactions face au « tout numérique », leurs questionnements sur l’avenir de l’école. Des craintes, des espoirs, des désillusions, des interrogations…, en un mot, une Parole d’enseignants d’aujourd’hui.

 A partir des interviews et du questionnaire numérique (nombreuses questions ouvertes), nous avons regroupé les réponses des enseignants autour de cinq points principaux :

1. L’enseignant aujourd’hui face aux défis à relever

Dans le contexte de la crise actuelle, les enseignants posent le problème des finalités de l’éducation des jeunes ainsi que du rôle des adultes, parents, enseignants, professionnels, qui encadrent ces jeunes afin qu’ils puissent se construire comme citoyens actifs.

Le métier d’enseignant est totalement remis en question tant au niveau du sens que de la pédagogie et des liens avec le monde du travail. Les enseignants sont dans une posture très difficile, confrontés de toutes parts à des changements. Ils nous font part avec vigueur de leurs questionnements professionnels et institutionnels et manifestent fortement leur désir d’être entendus.

2. L’éducation aux droits de l’homme et la prévention de la violence

Nous avons noté un grand consensus, compte tenu de l’actualité, sur la nécessité d’éduquer au respect et au « vivre ensemble ». Dans ce sens, les enseignants ont mis en œuvre de nombreux projets pédagogiques.

La prévention de la violence est inscrite au cœur de nombreux projets d’établissement. Les enseignants travaillent étroitement avec les autorités extérieures, police, gendarmerie, juges pour enfants… Des services spécialisés ont même été créés pour animer des séances d’information au sein des établissements. Des partenariats se sont instaurés pour lutter contre la délinquance et prévenir les violences.

Il reste la difficulté d’enseigner dans un tel contexte et de vivre, au cœur de cette violence,  «des moments de grande solitude» comme l’a dit un professeur. C’est que les enseignants n’ont pas été préparés à gérer des groupes où surgissent des accès de violence imprévisible, brutale et parfois extrême. La gestion de ces situations nécessite une prévention, un suivi et un soutien qui manquent aujourd’hui grandement dans nos pays européens.

3. La Pédagogie

Un premier constat : la majorité des enseignants posent la question du sens de leur métier face aux graves problèmes qu’ils affrontent aujourd’hui, et, dans le même temps, font preuve de professionnalisme et de créativité au quotidien. Leur point commun : la centration sur les élèves et sur leur manière d’être et d’apprendre aujourd’hui. Nous observons aussi que d’autres enseignants sont centrés sur les connaissances « à faire acquérir » : ces derniers indiquent que le nombre d’élèves, la trop grande densité des programmes  et les difficultés d’un travail en équipe de professeurs les empêchent de prendre le temps de questionner leur pédagogie.

Il n’en reste pas moins que, dans l’ensemble, les enseignants mobilisent leurs élèves afin qu’ils construisent du sens pour leurs apprentissages : projets interdisciplinaires, pédagogie « de projet », différenciation pédagogique, « accompagnement  personnalisé ». L’évaluation fait partie intégrante du processus en ce sens qu’elle permet aux élèves de repérer leurs points forts et leurs points faibles, à chaque étape des apprentissages. L’apprentissage par compétences est mis en œuvre à tous niveaux, même s’il est fortement questionné par certains professeurs qui écrivent que l’important est de transmettre des connaissances.

Nous constatons que les professeurs de l’enseignement technique et professionnel, les professeurs de sport, les enseignants de l’école élémentaires travaillent très largement dans ce sens.

• « La différenciation fait partie de notre approche depuis longtemps  » écrit un enseignant du Nord de l’Europe. Il ajoute :

• « Nous essayons de donner à chaque élève le travail dont il est capable. Il y a ce qu’on appelle ‘Individual Learning Plan’ pour certains. Bien sûr, pour les élèves de 12 à 18 ans, il faut suivre le programme mais on adapte la façon de le faire selon les besoins de la classe. A onze ans, chaque élève passe un test (niveau national) qui nous montre ses capacités linguistiques, numériques et ‘non-verbales’ (plutôt pratiques) et cela nous donne une indication sur la manière de travailler avec chaque jeune personne.»

En revanche, les professeurs qui interviennent dans les établissements « d’enseignement général », notamment à l’Ouest et au Sud de l’Europe, doivent souvent avancer à contre-courant pour faire preuve d’initiative et d’innovation en pédagogie.

Enfin, nous soulignons l’importance accordée à « l’éducation à l’esprit critique », qui est mentionnée comme un principe pédagogique… En fait, résume un enseignant,

• « cette éducation est nécessaire pour que les apprenants deviennent des citoyens ».

4. L’éducation aux choix professionnels

Aider à l’élaboration d’un projet personnel… voilà la question. Avec qui, quand, comment ? Des pistes se sont dégagées. Les enseignants qui s’impliquent aisément dans ce domaine sont ceux qui ont auparavant exercé un emploi dans une entreprise. Ils savent de quoi ils parlent. Ce sont souvent les professeurs de disciplines techniques ou professionnelles.

Les professeurs de langues ainsi que les professeurs d’éducation physique occupent une place à part car leur discipline présente l’avantage d’offrir des occasions de dialogue avec les élèves.

Dans certains pays cette éducation est inscrite dans les programmes officiels. C’est le cas, par exemple, en France avec la loi dite Jospin de 1989 qui a assigné aux collèges « l’élaboration d’un projet personnel d’insertion sociale et professionnelle » pour tous les élèves.

La majorité des établissements s’investissent. Et la situation de l’emploi rappelle l’importance et l’urgence de la question. Dans ces conditions, préparer l’avenir, après l’école, pour répondre à la demande des élèves et des parents, c’est-à-dire de la société tout entière, est une priorité. Et nous avons vu que les initiatives des professeurs et des établissements sont multiples, et envisagées souvent en partenariat avec le monde socioprofessionnel et les parents d’élèves.

5. L’éducation et l’arrivée du numérique

L’irruption du numérique bouleverse l’école et, pourtant, nous n’en sommes qu’au début. Les enseignants sont désemparés face à la dextérité de leurs élèves dans l’utilisation des outils numériques. La plupart d’entre eux se sentent incompétents. Ils ne savent comment rejoindre les jeunes dans leur propre culture, comment se « faire entendre » dans l’acte même d’enseigner et aussi dans la vie quotidienne au cœur de l’établissement scolaire. Ils comprennent qu’un changement de culture est nécessaire dans la formation des professeurs et qu’ils devront changer de posture vis-à-vis des élèves.

Deviendront-ils alors d’abord des « animateurs », des « éducateurs », des « accompagnateurs », des « guides », des « coaches » … ? Vont –ils d’abord éduquer à la lecture critique des informations numériques, à la construction de compétences méthodologiques qui permettront de construire des savoirs ? Comment « former des   têtes bien faites  » pour apprendre à vivre, aujourd’hui, en citoyen européen ? Comment ? Voilà la question.

6. La formation professionnelle des enseignants du 21èmesiècle

« Quelle formation professionnelle ? », disent les enseignants. Dans la grande majorité des réponses, ils indiquent qu’ils n’ont pas été préparés à leur métier ou qu’ils ont dû assister à des conférences concernant leur propre discipline, ce qui n’est pas une formation. De nombreux enseignants soulignent « le manque de compétence des formateurs d’enseignants ».

Si nous comprenons bien les interrogations des enseignants, nous constatons qu’ils ont d’abord besoin de mieux comprendre la culture de leurs élèves afin d’adapter leur pédagogie, en conséquence. En fait, Il s’agit, nous semble-t-il, d’une mutation dans la formation des enseignants. Le professeur n’est plus d’abord « celui qui sait ». Il constate qu’il est aussi « celui qui ne sait pas », celui qui cherche le chemin d’un langage avec ses élèves, d’un mode d’apprentissage à partir de l’utilisation critique et partagée des outils numériques, de la construction d’une communauté d’apprenants entre professeurs, au service de la prise en compte des besoins de chaque élève. Formation initiale et continue des enseignants, formation des formateurs d’enseignants ? Un « nouveau monde » à explorer…maintenant !

Les enseignants, qui se sont beaucoup investis dans les réponses ouvertes au questionnaire, espèrent que leur parole sera entendue : « J’aimerais bien recevoir une réponse, savoir ce que vous avez réalisé à la suite de cette enquête. Souvent, on ne sait rien de ce qui se passe…Moi, je voudrais que notre métier s’adapte au monde d’aujourd’hui. Vous qui êtes au Conseil de l’Europe, comment allez-vous nous aider ? »

Roseline Moreau, François Debrowolska, Michèle Moritz

Rapport LE METIER D’ENSEIGNANT AU 21ème siècle – Teacher 21 – Septembre 2014(3)

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